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Grands caractères (7) : les sorciers de l’informatique

Extrait d’une publicité pour le premier Macintosh d’Apple.

Le dernier quart du XXe siècle connaît une nouvelle révolution technologique (encore une !) : celle de la numérisation, avec l’avènement de l’ordinateur puis d’internet. Parallèlement à l’impression numérique (voir précédemment) apparaît la PAO, la Publication Assistée par Ordinateur.

Steve Jobs (1955-2011) : À l’aube des années 1980, le « prépresse » (toutes les opérations qui précèdent l’impression proprement dite), reste très largement un processus analogique, combinant des techniques telles que le scannage et la photocomposition pour « monter » les pages, qui sont ensuite converties en formes d’impression. L’ordinateur est déjà entré dans certaines rédactions de journaux et de magazines, au service du traitement de texte, mais pour le reste, la mise en page demeure un travail manuel.

Cela va changer, grâce notamment à un certain Steve Jobs. Figure majeure de la révolution informatique, Steve Jobs peut être également qualifié de pionnier du prépresse numérique, à travers les innovations de sa société, Apple.

Steve Jobs et le Mac 128K, en 1984 (Photo Bernard Gotfryd/US Library of Congress).

Né en Californie, Jobs passe son enfance dans ce qui n’est pas encore la Silicon Valley. Passionné par les ordinateurs, il abandonne ses études pour créer en 1976 sa propre entreprise avec un ami informaticien, Steve Wozniak. Dès l’année suivante, Apple Computer connaît la réussite grâce à l’Apple II, le premier ordinateur personnel produit en grande série. En janvier 1984, Apple lance un autre modèle qui cumule les avancées : le Macintosh 128K, l’un des premiers ordinateurs personnels dotés d’une interface graphique et d’une souris (deux innovations développées à l’origine au Xerox Parc).

Le « Mac » remporte d’emblée un certain succès, surtout auprès des créatifs, mais sa véritable percée ne viendra qu’un an plus tard, grâce à la combinaison du Mac avec le langage PostScript et le logiciel PageMaker (voir plus bas). Dès lors, le Mac s’impose comme un nouvel outil de travail dans l’industrie graphique. 40 ans et bien des évolutions plus tard, il occupe toujours la place…

John Warnock (1940-2023) : Natif de l’Utah, John Warnock est un informaticien américain associé au développement de multiples outils constitutifs de la chaîne graphique contemporaine.

Multi-diplômé (en mathématiques, philosophie et électrotechnique), Warnock travaille d’abord au Xerox Parc, où il rencontre Charles Geschke. Ensemble, ils conçoivent Interpress, un langage de description de page destiné à l’impression de documents. Toutefois, faute d’intérêt de Xerox, ils décident en 1982 de créer leur propre entreprise, Adobe, avec laquelle ils élaborent le successeur d’Interpress : PostScript. Fondé sur des tracés vectoriels, PostScript permet de réunir tous les éléments d’une page (caractères, images, couleurs…) en un seul fichier, directement interprétable par une imprimante. Adobe le lance en 1985, en partenariat avec Apple, pour connecter l’ordinateur Macintosh avec l’imprimante LaserWriter.

John Warnock (Photo Adobe).

John Warnock développe ensuite pour Macintosh un logiciel de création graphique, Adobe Illustrator, lancé en 1987. C’est le premier élément d’une longue série à laquelle s’ajouteront notamment Photoshop (traitement d’images, 1990), Acrobat (manipulation de documents, 1993) et InDesign (mise en page, 1999), constituant une suite d’outils qui font aujourd’hui référence parmi les graphistes.

Dans les années 1990, Warnock met encore au point, à partir de PostScript, un nouveau format de fichier : le PDF ou Portable Document Format. Sa caractéristique est de garantir l’intégrité du document (polices, images, mise en page…) dans toutes les conditions, quel que soit le logiciel ou l’ordinateur utilisé. Une qualité qui impose le PDF comme norme dans le secteur graphique.

Paul Brainerd (1947-2026) : Paul Brainerd est informaticien à Seattle quand, en 1984, il perd son emploi lors d’une restructuration. Avec deux ex-collègues, il décide alors de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Ils fondent Aldus avec une idée en tête : celle d’un logiciel de mise en page.

Le concept ne semble guère intéresser les clients potentiels quand Brainerd rencontre Steve Jobs, qui cherche justement de quoi booster les ventes du nouveau Macintosh. Paul Brainerd lui propose PageMaker, souvent considéré comme le premier véritable logiciel de PAO – c’est d’ailleurs Brainerd qui invente le terme de PAO (publication assistée par ordinateur), ou plutôt, en anglais, celui de DTP (desktop publishing).

Capture d’écran d’Aldus PageMaker, dans l’une de ses premières versions.

Aldus PageMaker, qui supporte le langage PostScript d’Adobe, offre toutes les fonctions élémentaires utiles à la mise en page : des outils typographiques, des outils de dessin, la possibilité de glisser-déposer des objets, l’importation de textes et d’éléments visuels, etc. Le programme est commercialisé pour Mac en 1985, en même temps qu’est lancé PostScript. Hardware, logiciel, pilote d’impression : c’est la formule gagnante. Tout à coup, il devient possible de créer assez facilement, sur ordinateur, des brochures ou des affiches pour les imprimer. Le prépresse numérique est né !

PageMaker sera par la suite confronté à de solides concurrents, dont Quark XPress, qui s’imposera un temps comme leader absolu du marché. En recul, Aldus sera racheté en 1994 par Adobe, qui finira par retirer PageMaker au profit de son propre logiciel de PAO, InDesign, lequel prendra résolument le dessus sur XPress au début des années 2000.

Vinton Cerf (1943-…) et Bob Kahn (1938-…) : Parmi toutes les inventions qui ont marqué l’histoire des arts graphiques, on ne saurait omettre internet ! L’émergence de l’internet grand public, à partir des années 1990, a puissamment impacté le secteur, à double titre. D’une part, le « réseau des réseaux » a causé une mutation des modes de communication et amorcé la décroissance de l’imprimerie ; d’autre part, internet a transformé la chaîne graphique en simplifiant grandement les échanges de données et en permettant une intégration poussée de ses maillons : clients, graphistes, imprimeurs… Grâce à internet, des opérations autrefois longues et coûteuses, voire impossibles, s’effectuent en quelques minutes à un coût dérisoire : transmission d’images ou de fichiers en haute définition, validation d’épreuves ou commande d’imprimés en ligne, etc.

La toile n’a cependant pas été tissée en un jour. Elle est le fruit d’un processus évolutif et de nombreuses contributions. J.C.R. Licklider, un informaticien américain, a été le premier à émettre l’idée d’un réseau mondial d’ordinateurs interconnectés, dès 1962. En 1969, un jalon fondamental a été posé par deux équipes universitaires (UCLA et Stanford) qui, sous la direction de Leonard Kleinrock, ont établi le premier « nœud » interconnecté et procédé au premier échange de données par « paquets » : une méthode consistant à « découper » l’information au point de départ pour l’expédier par fragments, puis la réassembler au point de réception (ce qui reste le mode actuel de transmission des données).

Vinton Cerf (à gauche) et Bob Kahn (au centre), décorés par le président George W. Bush, en 2005 (Photo Paul Morse/Archives de la Maison Blanche).

Deux autres ingénieurs américains, Vinton Cerf et Bob Kahn, sont souvent présentés comme les « pères d’internet » pour avoir créé les protocoles TCP/IP (Transmission Control Protocol/Internet Protocol), développés à l’origine pour la Défense américaine au cours des années 1970. Un ensemble de règles définissant le découpage, l’acheminement et le réassemblage des fameux « paquets », permettant d’interconnecter des périphériques au sein d’un réseau local, mais aussi des réseaux entre eux. Même s’il existait déjà d’autres protocoles de communication, c’est sur la base de TCP/IP que s’est construit l’internet.

Tim Berners-Lee (1955-…) : L’apparition du world wide web représente une autre étape capitale dans le développement d’internet, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Elle trouve son origine au tournant des années 1990 au sein du CERN (le Centre Européen pour la Recherche Nucléaire), où le web fut inventé par le physicien et informaticien britannique Tim Berners-Lee, avec l’aide de l’ingénieur belge Robert Cailliau.

Tim Berners-Lee (photo CERN).

Internet était jusqu’alors un environnement presque uniquement constitué de texte, permettant déjà d’échanger des e-mails ou de consulter des fichiers à distance, dans des répertoires pratiquement dénués de liens et avec des outils de recherche limités. Bref, un lieu difficile d’accès pour les non-initiés.  

L’idée de Berners-Lee était d’utiliser l’internet pour établir un système d’information global, souple et puissant, autorisant une communication instantanée, afin de faciliter les échanges entre scientifiques du monde entier. À cette fin, il élabore en 1990 un protocole hypertexte, le HTTP, permettant de créer des liens et un système de renvoi automatique entre les documents eux-mêmes : les hyperliens. De quoi, potentiellement, interconnecter toutes les ressources disponibles en ligne. De quoi lier des pages web pour les structurer en sites et leur donner une adresse.

À la fin de l’année, le premier serveur web et le premier navigateur sont au point. Quelques mois plus tard, le premier site web de l’histoire (celui du CERN) est en ligne. Enfin, en 1993, Tim Berners-Lee lègue son invention au domaine public ! Dès lors, la croissance du web devient exponentielle : en 2026, le nombre de sites web est estimé à 1,9 milliards. Mais l’essor des intelligences artificielles pourrait bien en modifier radicalement les usages – comme elles bouleversent, à nouveau, les habitudes de travail. Encore une révolution ?

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