(Photo criiv/Pexels)
À l’aube du XXe siècle, 600 ans après Gutenberg, un nouveau procédé d’impression apparaît : l’offset, qui synthétise les découvertes de la lithographie et de la photo, combinées au principe d’impression indirecte, par transfert d’image. Progressivement, l’offset va s’imposer comme la technique dominante.
Aloys Senefelder (1771-1834) : La première pierre du procédé offset est posée par un Bavarois né à Prague, Aloys Senefelder. Fils d’un acteur de théâtre, il écrit quelques pièces qui rencontrent un certain succès ; c’est afin de les publier lui-même qu’il s’intéresse à l’imprimerie.
À l’époque, les livrets de théâtre comportent de nombreuses illustrations, souvent imprimées en taille-douce : un procédé fondé sur la gravure, généralement sur une plaque de cuivre. On approfondit le motif gravé à l’aide d’un acide (« eau forte »), avant d’encrer la plaque et d’imprimer. La taille-douce requiert cependant du savoir-faire, ce qui la rend coûteuse.
En quête d’un procédé plus commode et meilleur marché, Senefelder mène quelques expériences sur des dalles de pierre calcaire. Il comprend comment tirer parti de l’incompatibilité entre l’eau et les corps gras : le motif à imprimer est d’abord appliqué au crayon gras, soit en dessinant directement sur la pierre, soit par transfert d’un papier ; la pierre est ensuite rincée à l’eau, puis encrée. L’encre est repoussée des parties humides, mais elle adhère sur le tracé au crayon ; il suffit alors de presser la pierre sur une feuille de papier pour imprimer le motif.

C’est ainsi que, vers 1897, Senefelder met au point le premier procédé d’impression « à plat », par opposition à la typographie (en saillie) et à la taille-douce (en creux). Très vite, la lithographie est adoptée par les éditeurs de partitions musicales et de travaux illustrés. Bientôt, la lourde pierre sera remplacée par des plaques de métal grainé, zinc ou aluminium, ce qui confortera son succès.
Alphonse Poitevin (1819-1882) : La Révolution industrielle est une période de bouleversements technologiques profonds et rapides. Alors même que la lithographie prend l’avantage sur la taille-douce, apparaît un procédé révolutionnaire permettant de capter des images du monde réel : la photographie (voir sur ce blog, « Les chasseurs d’images »). C’est la convergence entre ces deux techniques, lithographie et photo, qui va poser les fondements de l’impression offset moderne.
Parmi ceux qui ont contribué à ce rapprochement, il faut citer le photographe français Alphonse Poitevin, inventeur d’un procédé qu’il nomme « photolithographie » (ou « phototypie »), dont il dépose le brevet en 1855 et qui sera encore amélioré par le photographe allemand Joseph Albert.

Alors que d’autres inventeurs, dont Walter Woodbury, déjà évoqué, se concentrent sur la recherche d’un procédé photomécanique en relief, Poitevin explore la voie d’un procédé « à plat ». Son idée consiste à exploiter un matériau photosensible, non pour le graver, mais pour le rendre hydrophile : la pierre ou la plaque lithographique est d’abord enduite d’une couche photosensible, sur laquelle on dépose un négatif photo, avant de les exposer ensemble à la lumière ; dès lors, les parties de la plaque qui ont été exposées attirent l’eau. La plaque peut être rincée et encrée : l’encre, selon le principe lithographique, adhère seulement aux parties non exposées, ce qui permet d’imprimer. Le procédé va connaître un grand succès, notamment pour l’impression de cartes postales.
À peu de choses près, c’est toujours de cette manière que fonctionne aujourd’hui la préparation des plaques offset, si ce n’est que le négatif photo a été remplacé par des données numériques, directement imagées au laser sur la plaque.
Ira Rubel (1860-1908) : À la fin du XIXe siècle, tous les éléments du procédé offset sont en place, à l’exception du principe de transfert d’image. C’est un imprimeur du New Jersey, Ira Washington Rubel, qui va par hasard en faire l’expérience.

Rubel utilise une presse lithographique à plat, avec un cylindre de pression : à chaque mouvement, le cylindre presse la feuille de papier contre la forme encrée. Alors qu’il travaille sur cette presse, Ira Rubel rate l’introduction d’une feuille ; la presse poursuit sa course mais, sans feuille, l’image vient s’imprimer sur le cylindre – ou plutôt sur son « blanchet », le caoutchouc dont il est recouvert. La feuille suivante est donc imprimée sur les deux faces : l’une directement au contact de la forme, l’autre indirectement au contact du blanchet. À la grande surprise de l’imprimeur, l’image imprimée via le blanchet se révèle meilleure ! Pourquoi ? Souple et compressible, le caoutchouc s’adapte mieux à la surface irrégulière du papier qu’une plaque lithographique en métal, dure et rigide ; l’encre se dépose de manière plus uniforme et plus régulière, ce qui améliore la netteté et la précision des détails. À vrai dire, ce procédé d’impression indirecte existait déjà depuis une vingtaine d’années ; il avait été mis au point par un Britannique, Robert Barclay, afin d’imprimer les boîtes en fer-blanc. Mais personne ne s’était avisé qu’il pouvait présenter un intérêt en dehors de cette application.
En 1903, selon ce principe, Rubel construit pour lui-même une presse dotée d’un cylindre de transfert. Il tente ensuite de commercialiser son invention, mais ne parvient pas à l’exploiter valablement avant son décès précoce, en 1908.
Alfred (1860-1943) et Charles Harris (1862-1910) : Si la « découverte » de l’offset peut être attribuée à Ira Rubel, le mérite de son développement industriel revient à d’autres que lui, et d’abord à ses compatriotes Alfred et Charles Harris.
Lancés dans la construction de presses d’imprimerie, les frères Harris avaient déjà réalisé une prouesse, en 1896, avec leur presse à enveloppes E1, surnommée « la petite merveille ». Première presse dotée d’une alimentation automatique, elle pouvait atteindre les 250 exemplaires à la minute, soit 15.000 à l’heure – pratiquement dix fois plus que ses concurrentes !
En 1906, parvenus aux mêmes conclusions que Rubel, ils construisirent une presse lithographique dotée de trois cylindres : un porte-plaque, un porte-blanchet et un cylindre de pression (ce qui est encore la configuration des presses offset contemporaines). La S4L (L pour « litho ») fut la première presse offset produite commercialement, ce qui fit le succès de la Harris Automatic Press Company.

Dès lors, le champ d’application de l’offset lithographique ne cessa de s’élargir, jusqu’à ce qu’elle s’impose comme le procédé d’impression dominant à partir des années 1960.
René Higonnet (1902-1983) et Louis Moyroud (1914-2010) : Au fil du XXe siècle, les progrès de l’offset se confondent avec ceux du prépesse ; ils sont marqués par une simplification croissante des processus. Un mouvement lancé par la photocomposition que développent deux ingénieurs français émigrés aux États-Unis, René Higonnet et Louis Moyroud.
Jusqu’aux années 1950, malgré les avancées de la phototypie, la préparation des plaques destinées à l’impression reste un procédé complexe. Les textes ne sont pas directement saisis sur film mais d’abord composés (au plomb) et photographiés ; ensuite, les fims portant les textes doivent montés avec les images ; l’ensemble doit être « flashé » sur la plaque d’impression, qu’il faut encore développer, fixer et nettoyer avant que l’on puisse la caler sur la presse. Au total, une bonne quinzaine d’opérations.
Dans l’immédiat après-guerre, René Higonnet a l’idée d’une machine qui composerait directement les textes sur film ; idée qu’il développe avec son collaborateur et ami Louis Moyroud. Leur machine, la Lumitype, utilise une matrice de caractères sur négatifs photographiques. La saisie du texte se fait au clavier ; elle déclenche un éclair stroboscopique qui impressionne chaque caractère sur une bande de film. Le prototype ne trouve pas de soutien en France, mais il intéresse une société américaine, Lithomat, qui commercialise la Lumitype en 1949. Cinq ans plus tard sort le premier journal entièrement photocomposé, le Patriot Ledger.

La photocomposition élimine la composition au plomb. L’étape suivante sera la connexion à l’ordinateur. Dans les années 1980 apparaissent les imageuses de film, qui transcrivent directement les données numériques sur film au moyen d’un laser (computer-to-film ou CtF) ; elles sont suivies dans les années 1990 par les imageuses de plaques (computer-to-plate ou CtP), qui éliminent le film. Autant d’avancées qui réduisent les délais de préparation et permettent à l’offset de rester, dans une large mesure, concurrentielle face à l’impression numérique. Mais de cela aussi, nous reparlerons…



