Un exemple précoce de procédé en trichromie (D’après Dodd, Mead and Company, New International Encyclopedia, domaine public).
Nous passons dans une nouvelle salle de notre galerie de portraits, consacrée celle-ci à la reproduction des couleurs. Une quête pratiquement aussi ancienne que l’imprimerie elle-même.
Erhard Ratdolt (1447-1528) : Les premiers documents imprimés en plusieurs couleurs apparaissent en Chine, vers le milieu du XIVe siècle ; ils sont réalisés à l’aide de blocs de bois gravés, une technique d’impression polychrome connue de longue date en Asie pour décorer les tissus.
En Europe, les premiers essais d’impression en couleur sont menés par Gutenberg lui-même, quand il tente de reproduire quelques rubriques en rouge dans sa Bible à 42 lignes, vers 1455. La démarche est systématique dans le Psautier de Mayence, imprimé un peu plus tard par ses ex-associés, Peter Schöffer et Johannes Fust, en trois couleurs : noir pour l’essentiel du texte, avec des lettrines et des ornements en rouge et bleu.

Mais le véritable pionnier de l’impression polychrome se nomme Erhard Ratdolt, un imprimeur bavarois actif à Venise puis Augsbourg. En 1485, son édition des Éléments d’Euclide, un traité d’astronomie, comporte non seulement des textes, mais des illustrations en trois couleurs, outre le noir : ocre, rouge et jaune. Le procédé utilise différents blocs de bois et nécessite plusieurs passages, ce qui exige un repérage extrêmement précis. Par ailleurs, dans les exemplaires de tête, la dédicace est rehaussée d’une dorure appliquée via une matrice ; le résultat évoque les manuscrits enluminés dont les imprimeurs tentent de s’approcher.
Les travaux de Ratdolt préfigurent la technique xylographique du clair-obscur (« chiaroscuro »), qui recourt à une planche pour le dessin gravé au trait et une ou plusieurs planches pour l’application de couleurs.
Hu Zhengyan (v. 1584-1674) : Parallèlement à l’Europe, l’impression polychrome se développe en Chine sous l’ère Ming (1368-1644), notamment grâce au peintre et imprimeur Hu Zhengyan, à qui on attribue l’invention de la technique du douban. Celle-ci implique l’utilisation de multiples blocs de bois gravés, représentant chacun une partie de l’image, encrés séparément à l’aide d’encres aqueuses pour reproduire les différentes couleurs, jusqu’à plus de trente ou quarante. L’encre est même partiellement essuyée de certains blocs pour obtenir des dégradés et un résultat évoquant l’aquarelle. Bien qu’elle exige un travail particulièrement long et minutieux, la méthode du douban resta en usage au long des siècles suivants ; elle est encore utilisée de nos jours par certains artistes.

Parmi les travaux les plus remarquables imprimés par l’Atelier des Dix Bambous (la maison d’édition fondée à Nankin par Hu Zhengyan), on peut notamment citer le Manuel de peinture et de calligraphie, une anthologie de plus de 300 gravures d’une dizaine d’artistes, publiée en 1633.
Jakob Le Blon (1667-1741) : Né à Francfort, Jakob Le Blon est un peintre et graveur allemand, formé à la taille-douce (un procédé de gravure en creux sur métal, utilisé pour imprimer des estampes). Il est l’inventeur du premier procédé d’impression en trichromie.
En son temps, différentes techniques permettaient déjà d’imprimer en couleurs, soit par xylographie (chiaroscuro), soit en rehaussant des imprimés monochromes par des aplats de couleur, au pochoir ou à la main, soit encore par l’encrage « à la poupée » – une technique développée à la fin du XVIIe siècle par le Néerlandais Johannes Teyler, consistant à appliquer différentes couleurs sur la même forme d’impression. L’inconvénient de toutes ces techniques, c’est qu’elles exigent l’utilisation d’une encre différente pour chaque ton à reproduire.

Le Blon adopte quant à lui une approche complètement différente. En tant que peintre, il sait comment obtenir des couleurs par mélange ; en outre, il connaît les travaux d’Isaac Newton sur la diffraction de la lumière et la séparation des couleurs. Sur cette base et en menant ses propres recherches, il met au point une théorie des combinaisons fondée sur trois couleurs seulement (bleu, rouge et jaune) ; plutôt que d’imprimer chaque ton séparément, il propose de superposer ces trois couleurs primaires, en proportions variables, pour obtenir les autres nuances.
Pour imprimer ses couleurs, Le Blon utilise trois plaques gravées à la manière noire (une variante de la taille-douce permettant de traiter les demi-tons et d’obtenir des nuances et des dégradés subtils), auxquelles il ajoute éventuellement une quatrième plaque pour le noir. Il parvient ainsi à reproduire un large spectre de tonalités. La technique s’avère toutefois coûteuse et difficile à maîtriser ; en outre, la composition des couleurs repose sur une interprétation artistique plutôt que sur une analyse objective. Malgré ces limitations, elle représente une avancée majeure et annonce, avec près de deux siècles d’avance, le procédé en quadrichromie issu de la photo.
Godefroy Engelmann (1788-1839) : Alors que l’estampe en couleurs gagne en popularité, un nouveau procédé d’impression apparaît au tournant du XIXe siècle : la lithographie, inventée par le Bavarois Aloys Senefelder. Un procédé offrant des résultats comparables à la taille-douce par des moyens beaucoup plus simples, substituant aux formes d’impression en relief une forme à plat.

La lithographie se développe rapidement. En France, l’un des premiers à l’adopter est l’imprimeur mulhousien Godefroy Engelmann, qui a même séjourné chez Senefelder pour se former. Engelmann cherche à adapter la lithographie à la reproduction des couleurs, en s’appuyant sur les travaux de Jakob Le Blon. En 1837, il dépose le brevet de la « chromolithographie », qui repose sur un procédé en quatre couleurs : cyan, magenta, jaune et noir (CMJN, correspondant à la quadrichromie actuelle), imprimées chacune à l’aide d’une pierre lithographique différente. Le motif à reproduire est calqué d’une pierre à l’autre. Engelmann réalise toutefois que certains tons ou certains détails ne peuvent être exactement restitués en quadrichromie ; très souvent, il utilise donc une ou plusieurs pierres supplémentaires.
La chromolithographie s’impose comme une technique dominante jusqu’au début du XXe siècle, notamment pour l’impression d’affiches et de recueils illustrés, avant d’être progressivement supplantée par l’offset et les techniques photomécaniques.
Louis Ducos du Hauron (1837-1920) et Charles Cros (1842-1888) : Nous avons déjà évoqué l’influence majeure de la photographie sur l’évolution des techniques d’impression ; il en va de même pour la reproduction des couleurs.
Dès les débuts de la photographie, certains inventeurs cherchent à lui ajouter la couleur. En 1861, le Britannique Thomas Sutton obtient un succès partiel en projetant trois versions superposées de la même photo à travers trois filtres utilisant la synthèse additive (rouge, vert et bleu). Toutefois, l’image ne peut être fixée sur papier ; elle n’est visible qu’à l’écran ; en outre, Sutton ne peut reproduire correctement le rouge.
Louis Ducos du Hauron, un scientifique français, fonde quant à lui ses recherches sur la synthèse soustractive (rouge, jaune et bleu). Comme Sutton, il utilise des filtres colorés, mais il intègre à sa chambre noire un système de prisme et de miroirs qui lui permet de tirer simultanément trois négatifs de la même image, filtrés séparément. Surtout, grâce à ses talents de chimiste, il parvient à fixer l’image polychrome sur papier.

Ducos du Hauron présente son procédé en 1869, en même temps que son compatriote Charles Cros publie un ouvrage théorique décrivant les mêmes principes, qu’il a élaborés de manière indépendante. Même s’ils sont crédités ensemble pour l’invention de la photographie couleur, c’est à Ducos du Hauron que revient l’antériorité des recherches et la primauté de leur application pratique. Ni l’un, ni l’autre n’en tireront grand profit, mais ce sont bien leurs travaux qui sont à l’origine de multiples développements techniques dans les décennies suivantes, dans les domaines de la photo et du cinéma, ainsi que de l’imprimerie. La trichromie qu’ils ont mise au point (complétée par le noir pour devenir quadrichromie) reste aujourd’hui à la base de la plupart des techniques d’impression en couleur.



