Un atelier d’imprimerie au XVIe siècle : gravure de Jan van der Straet (Musée Plantin-Moretus, domaine public)
Si l’on vous dit « Gutenberg », vous pensez sans doute « imprimerie » : l’homme de Mayence est reconnu comme l’inventeur la presse typographique, au XVe siècle. Mais bien d’autres que lui ont contribué au progrès des techniques d’impression à travers les âges. Qui a mis au point la reproduction des couleurs ? qui a inventé le papier ? et le jet d’encre ? En six épisodes, notre blog vous invite à rencontrer les « grands caractères » qui ont fait l’histoire des arts graphiques.
Bi Sheng (m. 1051) : Près de 400 ans avant Gutenberg, c’est à un alchimiste chinois nommé Bi Sheng que l’on attribue l’invention des caractères mobiles – mais pas celle de l’imprimerie, qui existait déjà sous la forme de la xylographie. Également apparue en Chine, au VIIe siècle de notre ère, la xylographie utilise des planchettes de bois, gravées et encrées, pour reproduire du texte ou des images sur un support plat tel que la soie ou le papier. L’inconvénient, c’est qu’une fois la planchette gravée, on ne peut plus la modifier…

Aux environs de 1040, sous le règne de l’empereur Renzong, Bi Sheng met au point des caractères en terre cuite qu’il fixe avec de la cire sur une plaque de métal ou de bois, avant de les encrer. On leur applique ensuite une feuille de papier sur laquelle le texte est reproduit par frottage. Cette première forme de typographie, toutefois, ne remplacera pas la xylographie : les deux techniques resteront longtemps en usage parallèlement.
Un siècle environ après Bi Sheng, les premiers caractères en métal seraient apparus en Corée à l’initiative d’un fonctionnaire nommé Choe Yun-ui. C’est aussi en Corée que fut imprimé le plus ancien livre connu réalisé à l’aide de caractères métallique : une anthologie bouddhique intitulée Jikji, datée de 1377, soit près de 80 ans avant la Bible de Gutenberg ! Mieux encore : dès 1403, la Corée établit une fonderie royale de caractères, qui contribuera à l’édition de nombreux ouvrages, au service notamment du confucianisme.
Johannes Gutenberg (vers 1400-1468) : Né à Mayence dans une famille bourgeoise, Johannes Gutenberg s’est formé à l’orfèvrerie et s’est familiarisé avec la taille-douce, une technique d’impression reposant sur la gravure du métal. Indépendamment des imprimeurs asiatiques, il met au point dans les années 1440 sa propre technique d’impression typographique, utilisant des caractères mobiles métalliques et une presse à bras.

Associé au banquier Johann Fust afin de promouvoir son invention, Gutenberg réalise ses premiers imprimés, dont la célèbre bible à 42 lignes vers 1455. Toutefois, le succès tarde à venir. Ruiné, il doit céder son atelier et son matériel à Fust, qui va poursuivre le développement de l’imprimerie avec l’ancien assistant de Gutenberg, Peter Schoeffer. Réfugié à la cour du prince-archevêque Adolphe de Nassau, Gutenberg meurt en 1468, tandis que son invention prendra son véritable essor au siècle suivant, révolutionnant la diffusion des idées et du savoir.
Willem Blaeu (1571-1638) : Une fois posés les principes de l’impression typographique, les successeurs de Gutenberg vont chercher à en améliorer le rendement pour imprimer toujours plus d’exemplaires, toujours plus vite. Une première étape importante est franchie vers 1620 par l’imprimeur et cartographe néerlandais Willem Blaeu : il ajoute un contrepoids au levier de la presse, de sorte que la platine (c’est-à-dire le pressoir) se relève d’elle-même après l’impression ; il ne faut plus la « dévisser » à la main. De quelques dizaines de feuilles à l’heure, on passe ainsi à 150.

Charles Stanhope (1753-1816) : À l’aube de la Révolution industrielle, le scientifique britannique Charles Stanhope va apporter de nouvelles améliorations substantielles à la presse typographique, en substituant notamment au châssis en bois un châssis tout en métal. La pression appliquée est ainsi plus forte et plus régulière, ce qui offre un gain de qualité et permet d’utiliser une platine plus grande (donc d’augmenter le format utile). Combinée avec un levier à contrepoids, cette presse métallique, mise au point en 1795, va permettre de porter la cadence à plus de 300 feuilles à l’heure.
Friedrich Koenig (1774-1833) et Andreas Bauer (1783-1860) : L’inventeur allemand Friedrich Koenig dépose en 1810 le brevet d’une presse combinant plusieurs innovations majeures : l’utilisation d’un cylindre de pression au lieu d’une platine, d’un rouleau encreur au lieu des traditionnels tampons, et l’entraînement à vapeur remplaçant la force manuelle. Quatre ans plus tard, à Londres, dans la nuit du 28 au 29 novembre 1814, sa machine est mise en œuvre pour imprimer le Times au rythme époustouflant de 1.100 feuilles à l’heure ! L’imprimerie entre dans l’ère industrielle…

Associé à son compatriote Andreas Bauer, Friedrich Koenig met encore au point en 1818 la première presse à retiration, capable d’imprimer recto/verso en un seul passage, portant la vitesse à 2.400 feuilles. Leur entreprise, Koenig & Bauer, est toujours active et compte parmi les principaux constructeurs mondiaux de presses d’imprimerie.
Richard Hoe (1812-1886) : Avec la presse à cylindre de Friedrich Koenig, l’impression typographique est parvenue à un stade d’évolution avancé. Il lui reste cependant un potentiel d’amélioration : si l’on pouvait remplacer le chariot à plat (qui accueille la forme typographique et qui se déplace par va-et-vient sous le cylindre de pression), en lui substituant un deuxième cylindre, on passerait d’un mouvement intermittent à un mouvement continu et on augmenterait encore la vitesse. Le Britannique Bryan Donkin, dès 1813, puis l’Américain Josiah Warren en 1832 avaient déjà exploré cette voie, sans aboutir. C’est un autre Américain, Richard Hoe, que l’histoire a retenu comme inventeur de la presse « rotative » (Type-Revolving Press), dont il dépose le brevet en 1847 et qui atteint les 8.000 exemplaires à l’heure. Sa presse n’a qu’un défaut : les caractères mobiles, placés sur une forme cintrée, elle-même montée sur un cylindre, tiennent mal ; il arrive qu’ils s’éparpillent en plein tirage ! Le problème sera résolu en remplaçant les caractères individuels par un cliché stéréotype, dans lequel les caractères sont fondus d’une seule pièce (principe breveté dès 1816 par le Britannique Edward Cowper).

La machine de Hoe n’est cependant pas une presse rotative au sens où on l’entend aujourd’hui : elle reste alimentée « feuille à feuille » et non en continu. C’est un autre Américain, William Bullock, qui mettra au point l’alimentation par bobine de papier en 1865 ; il mourra deux ans plus tard des suites d’un accident, ayant eu la jambe prise dans sa rotative…
Ottmar Mergenthaler (1854-1899) : Les progrès de l’imprimerie au XIXe siècle ne se limitent pas à la presse. Avec l’inventeur allemand Ottmar Mergenthaler, ils passent aussi par la composition, c’est-à-dire l’ensemble des opérations consistant, pour les ouvriers typographes, à placer les caractères dans la forme d’impression. Sélectionner les caractères, les « monter », puis les « démonter », les trier et les ranger prend énormément de temps. Ottmar Mergenthaler va mécaniser ce processus en développant la Linotype, en 1886 : une machine dotée d’un clavier, commandant un magasin de matrices (correspondant chacune à un caractère). En tapant le texte au clavier, le linotypiste fait tomber les matrices qui viennent s’aligner sur une règle. À la fin de chaque ligne, du plomb est coulé dans les matrices pour constituer une ligne-bloc ; une fois cette ligne démoulée, les matrices sont automatiquement triées grâce à un système d’encoches et reclassées dans le magasin. Quant aux caractères, ils sont refondus après le tirage.

La Linotype fut la première composeuse « à chaud », très vite concurrencée par d’autres modèles, dont la Monotype de Tolbert Lanston (1897). Ce mode de composition s’imposa rapidement dans les grandes imprimeries, notamment les imprimeries de journaux, où il resta dominant jusqu’aux années 1970, quand l’offset supplanta progressivement l’impression typographique. Nous en reparlerons…


