Les tableaux pointillistes, comme ce détail d’un tableau de Paul Signac (La Seine à la Grande Jatte) fonctionnent un peu comme des trames d’impression : la juxtaposition des points créé l’illusion des formes et des couleurs. (Illustration domaine public)
L’image imprimée est une illusion d’optique. Elle est composée d’une multitude de points individuels, invisibles à l’œil nu, combinés pour simuler l’image. Bien entendu, cette combinaison ne doit rien au hasard ; elle repose sur une structure : la trame. Mais au fait, comment ça fonctionne ?
Les systèmes d’impression, qu’il s’agisse de presses offset ou d’autres technologies, ne peuvent reproduire telles quelles toutes les nuances de couleur, toutes les ombres, ni tous les dégradés d’une image. Ils sont limités par le nombre de couleurs dont ils disposent (généralement 4, parfois 6, voire 8 à 12 sur certaines imprimantes numériques grand format) et par la nature binaire de leur fonctionnement : ils n’impriment que des points. La presse dépose une goutte d’encre… ou pas.
Pour imprimer une image, il faut donc la convertir sous une forme que le système d’impression soit capable de reproduire. Cette forme, c’est la trame : un réseau de points étroitement maillé, imperceptible à l’œil nu.
Des points, des lignes et des angles
Nous avons déjà expliqué comment la technique du tramage avait été développée, au cours du XIXe siècle, par des inventeurs tels que Fox Talbot, Georg Meissenbach ou Frederic Ives.
Au sein de la trame, c’est la répartition des points et leur taille qui permet de simuler ombres et dégradés. Elle est définie par la « linéature » et par la « couverture ». La linéature désigne le nombre des lignes de points (exprimé en lignes par pouce, soit « lines per inch » ou lpi) ; pour une impression de qualité, on utilise classiquement une trame de 200 lpi. La couverture correspond quant à elle au nombre de points sur ces lignes, exprimé en pourcentage, de 0% (pas d’encre) à 100% (un aplat de couleur uniforme et saturé). Plus le pourcentage est faible, plus les points seront petits et espacés ; plus il est élevé, plus les points seront gros et rapprochés.
Il en va de même pour les couleurs : sauf dans le cas des tons directs, les couleurs imprimées sont toujours « composées », c’est-à-dire constituées des couleurs de base (en quadrichromie, le cyan, le magenta, le jaune et le noir ou CMJN) dans différentes proportions. Par exemple, un vert anglais pourra se composer de 60% de cyan, 0% de magenta, 64% de jaune et 60% de noir. Ces couleurs ne sont pas mélangées mais juxtaposées, un peu à la manière d’un tableau pointilliste : sous la loupe, on distinguera des points d’encre de trois couleurs (CMN) ; à distance, on ne percevra que du vert.
Ce n’est pas tout : quand on imprime en plusieurs couleurs, ce qui est presque toujours le cas (eh oui, même le noir est généralement une couleur composée), il faut aussi définir des « angles de trame ». Qu’est-ce que cela signifie ? Imaginez, pour chacune des quatre couleurs CMJN, un semis de petits points, un peu comme un motif à pois ; pour que les couleurs ne se recouvrent pas, chacun de ces motifs est orienté selon un angle différent, par exemple 15 ou 30°. La détermination des angles est délicate, parce qu’elle peut générer des effets visuels indésirables tels que le crénelage (apparition de motifs géométriques) ou le moirage (un aspect brouillé).
Différents types de trames
Dans le flux de travail graphique, le tramage est effectué par un logiciel spécialisé appelé RIP (Raster Image Processor). Ces logiciels peuvent utiliser différents types de trames.
Habituellement, on distingue les trames AM (à modulation d’amplitude, dites aussi trames « classiques » ou « conventionnelles ») et les trames FM (à modulation de fréquence, dites aussi trames « aléatoires » ou « stochastiques »). Dans les trames AM, l’écart entre les points est constant, mais leur taille varie afin de simuler les niveaux de gris. Dans les trames FM, c’est la taille des points qui est constante, tandis que leur fréquence varie. Il existe encore des trames hybrides AM/FM, ainsi que des trames spéciales, telles les trames de sécurité utilisées pour protéger certains documents (documents officiels ou bancaires, etc.).
Apparues dans les années 1990, les trames FM sont supposées éliminer certains défauts tels que le moirage, favoriser la netteté des détails et produire des transitions plus douces, en particulier dans les tons clairs. En revanche, elles peuvent augmenter le grain de l’image ou réduire les contrastes dans les zones les plus éclairées. Force est de constater que leur utilisation ne s’est pas largement répandue.
« La limite, c’est l’œil humain »
« Ce qui est plus important », estime Marc Steenberghen, Production Director chez DB Group, « c’est de bien choisir la linéature. Dans la plupart des cas, une trame de 200 lpi fournit d’excellents résultats, mais il faut faire attention. Quand on imprime avec des encres offset classiques sur un papier non couché, plus rugueux, plus poreux, donc plus absorbant, l’encre va pénétrer plus profondément et le point de trame va s’élargir. Si on utilise une linéature trop élevée, on risque de ‘boucher’ l’image, c’est-à-dire de perdre des détails et de l’intensité. Dans ce cas, il vaut mieux descendre à 150 lpi, voire moins, pour ‘ouvrir’ la trame. »
Pas la peine, en revanche, de « grimper » excessivement dans la linéature. « La limite, c’est en fait la capacité de l’œil humain ; pourquoi imprimer des détails imperceptibles, si ce n’est à la loupe ? Par ailleurs, il ne sert à rien d’utiliser une linéature très élevée si l’image d’origine n’est pas, elle-même, de très haute qualité. On estime généralement que les images destinées à l’impression doivent présenter une définition minimum de 300 dpi pour un bon résultat. Or, beaucoup d’images sont d’une définition inférieure, en-dessous des possibilités du tramage ; augmenter la linéature n’offrira aucun avantage. »
Connaître les trames et bien les utiliser, c’est l’un des savoir-faire de l’imprimeur !





