L’ANT-20 au-dessus de Leningrad : œuvre de Vasily Kuptsov (Photo Sailko/Wikipedia)
A priori, un atelier d’imprimerie, c’est une installation statique – surtout quand on évoque le temps des presses typographiques. Et pourtant… Dans les années 1930, les autorités soviétiques ont imaginé et construit un gigantesque avion, aménagé en bureau de propagande volant comprenant même une petite presse. Vous avez bien lu !
Huit moteurs, 33 m de long, 63 m d’envergure, près de 500 m² de voilure et une charge utile dépassant les 13 tonnes : lors de sa mise en service, en 1934, le Tupolev ANT-20 était le plus grand avion de son époque, cumulant les records et les innovations. Un avion inscrit dans la logique de développement des gros porteurs, dont les Soviétiques se faisaient alors une spécialité et qui leur étaient bien utiles dans un pays démesuré, aux étendues sauvages, largement dépourvues de voies de transport. L’ANT-20, baptisé du nom du poète révolutionnaire Maxime Gorki, en était l’exemple le plus abouti : un géant des airs.
La Voix du Ciel
À vrai dire, c’était bien autre chose qu’un avion : un projet d’État, conçu pour magnifier le génie soviétique et affirmer la puissance de l’URSS. C’était un outil de propagande, à la fois par nature et par la fonction qui lui était attribuée : porter la parole communiste jusque dans les régions les plus isolées.

L’atelier d’impression était installé dans l’aile gauche du Maxime Gorki (vue d’artiste de Mikhail Razulevitch)
Pour cela, le Maxime Gorki emmenait à son bord un véritable centre multimédia, équipé des outils les plus modernes de son époque. Il comprenait notamment une station radio dotée de haut-parleurs, baptisée la « Voix du Ciel », capable de diffuser en vol des discours ou de la musique audibles à près de 2 kilomètres à la ronde. Un projecteur de cinéma permettait de présenter des films ou des actualités aux étapes – à l’origine, on avait même envisagé de projeter des slogans sur les nuages ou sur un écran de fumée émis par l’avion, mais cela s’était avéré techniquement irréalisable.

Une photo de la presse à bord, parue en 1935 dans le magazine Popular Science.
Le Maxime Gorki accueillait aussi une petite bibliothèque, un laboratoire photographique et sa chambre noire, un central téléphonique, ainsi… qu’un atelier d’imprimerie ! Celui-ci était logé dans une aile – la cabine s’élargissait en effet à leur niveau, offrant de l’espace supplémentaire pour y aménager notamment un dortoir avec des couchettes superposées. L’atelier était doté d’une petite presse rotative capable d’imprimer jusqu’à 10.000 exemplaires à l’heure d’un illustré, au format 30×40 cm. Elle était alimentée par une génératrice, placée dans l’autre aile. Les comptes-rendus de l’époque affirment que la presse pouvait fonctionner en plein vol – de sorte que les imprimés soient directement largués au-dessus du pays.
Le crash d’un projet démesuré
Promu comme une fierté nationale, le Maxime Gorki soulevait partout l’enthousiasme. On se rassemblait pour le voir passer en vol. Au sol, on se pressait pour venir l’admirer. Antoine de Saint-Exupéry, l’écrivain-aviateur, en reportage en Russie pour le journal Paris-Soir, eut le privilège de voler à son bord et en apporta le témoignage : « La machine s’ébranla puissamment et je sentis ce monument prendre vite dans l’air son assise de 42 tonnes. (…) Une grande baie de salon versait une clarté bleue et j’assistais, comme du balcon d’un hôtel luxueux, à la lointaine vue de la terre. »

Une photo colorisée de l’ANT-20.
La gloire de ce monstre volant fut toutefois courte durée : un an à peine, au cours duquel l’appareil accomplit une douzaine de vols avant d’être anéanti dans une catastrophe aérienne. Le 18 mai 1935, lors d’une démonstration au-dessus de Moscou, il fut accroché par l’un des chasseurs qui l’escortaient et s’écrasa au sol, tuant 48 personnes.
Le Maxime Gorki était un exemplaire unique. L’ingénieur Andrei Tupolev en construisit un autre en 1938, l’ANT-20bis, d’une configuration un peu différente, avec six moteurs au lieu de huit. Destiné cette fois au transport, il ne comportait plus d’imprimerie. Pour comble de malheur, celui-ci fut à son tour détruit dans un accident en 1942. Le programme ANT-20 n’eut pas d’autre suite : dans une URSS en guerre, les priorités étaient désormais ailleurs…
Au-delà du prestige et de la volonté de frapper les imaginations, on peut s’interroger sur l’utilité réelle d’un projet aussi coûteux, demeuré sans lendemain. Du Maxime Gorki et de son imprimerie volante ne restent que quelques souvenirs, affiches, photos et articles de presse, ainsi qu’un mémorial au cimetière de Novodievitchi, dans les faubourgs sud de Moscou. On peut y voir l’avion géant figurant sur un immense bas-relief – et tenter de s’imaginer ce que pouvait être l’expérience à bord.