Caricature de Marcelin, publiée en 1856 dans le « Journal Amusant » (Bibliothèque Nationale de France, illustration domaine public).
Reproduire des images, et non seulement des textes, a toujours été un défi pour les imprimeurs. Jusqu’à l’aube du XIXe siècle, il faut, pour le relever, passer par l’une ou l’autre forme de gravure, généralement sur bois ou sur métal ; un travail manuel, artisanal et chronophage. L’apparition de la lithographie, mais plus encore celle de la photo, vont bouleverser ce paysage. Nous vous présentons ceux qui ont réinventé l’image imprimée.
Nicéphore Niépce (1765-1833) et Louis Daguerre (1787-1851) : Au siècle des Lumières, il n’existe encore aucun moyen de saisir directement des images ; seuls le dessin, la peinture, la gravure permettent de représenter le monde. Les artistes, toutefois, connaissent déjà la « chambre obscure » : une boîte percée d’un trou, serti d’une lentille, et garnie à l’opposé d’un écran. Le dispositif permet de projeter sur l’écran l’image (inversée) d’un objet ou d’une scène ; on peut même la calquer. Et si l’on trouvait un moyen de la « retenir » ?
Vers 1800, grâce aux avancées de la chimie, on parvient déjà à faire apparaître des images sur certaines substances aux propriétés photosensibles, mais pas à les fixer : elles s’effacent inexorablement. Le premier à obtenir un résultat persistant est le Français Nicéphore Niépce, dans les années 1820, en utilisant une plaque d’étain enduite de bitume, qui durcit sous l’action de la lumière ; il lui faut toutefois de (très) longues heures de pose pour obtenir une image.

Les recherches de Niépce sont brusquement interrompues par son décès, en 1833 ; elles sont reprises par le peintre et décorateur Louis Daguerre, avec qui il s’était associé quelques années plus tôt. À force d’essais, Daguerre découvre un processus, associant l’iodure d’argent et la vapeur de mercure, qui livre un résultat d’excellente qualité pour un temps de pose réduit à une trentaine de minutes. Il parvient ainsi à mettre au point le premier procédé photographique véritablement exploitable, qu’il baptise modestement « daguerréotype ». Breveté en 1839, celui-ci ne fournit qu’un « positif direct », dont il n’est pas possible de tirer d’autres exemplaires. Le daguerréotype rencontre néanmoins un grand succès pendant une quinzaine d’années, avant d’être supplanté par d’autres procédés.
William Henry Fox Talbot (1800-1877) : En même temps que Niépce et Daguerre en France, le Britannique Fox Talbot mène ses propres recherches en photographie. C’est lui qui met au point le procédé négatif-positif : au contraire du daguerréotype, son « calotype », breveté en 1841, fournit une image négative, à partir de laquelle on peut tirer de multiples exemplaires en positif. Ce principe assurera son triomphe sur les procédés concurrents ; il constituera le fondement des techniques photographiques, jusqu’à l’avènement de la photo numérique dans les années 2000.

Afin de promouvoir son invention, Fox Talbot publie en 1844 le premier livre illustré de photographies, The Pencil of Nature. Il est composé de calotypes collés sur les pages, car il n’existe encore aucun moyen d’imprimer « mécaniquement » des photographies. Pour cela, il faudrait pouvoir convertir l’image photographique en matrice d’impression, ce qui offrirait d’immenses perspectives, notamment pour illustrer les journaux et revues. Fox Talbot y travaille ; il découvre notamment les propriétés photosensibles de la gélatine dichromée, ce qui ouvrira la voie à différentes techniques photomécaniques ; puis, en 1852, il dépose le brevet d’un procédé utilisant un « écran photographique », qui est l’ancêtre du tramage. Autant d’inventions qui font de lui un pionnier de la photogravure et de ce qu’on appelle aujourd’hui les techniques de prépresse.
Firmin Gillot (1819-1872) : Parallèlement à la photographie se développe, au cours du XIXe siècle, le procédé d’impression lithographique, inventé vers 1897 par Aloys Senefelder (nous y reviendrons prochainement). La lithographie se prête particulièrement bien à la reproduction des gravures et dessins, mais elle présente un inconvénient majeur : il s’agit d’un procédé « à plat », incompatible avec l’impression typographique en relief, qui reste la technique dominante de l’époque.
L’imprimeur français Firmin Gillot va résoudre en partie ce problème. En 1850, il met au point une technique novatrice qui permet de transférer un dessin à l’encre grasse sur une plaque de zinc, puis de traiter celle-ci à l’acide pour obtenir une forme en relief, semblable à une gravure en saillie. Assez bon marché, le procédé nommé « gillotage » ou « zincographie » parvient à concurrencer la gravure manuelle sur bois, très utilisée par les ateliers typographiques ; toutefois, il ne permet de reproduire que les dessins « au trait ».

Walter Woodbury (1834-1885) : Pendant plusieurs décennies, le passage de la photo à l’imprimé reste problématique. En 1864, le Britannique Walter Woodbury parvient à mettre au point un premier procédé photomécanique : le « Woodburytype » ou photoglyptie, qui consiste à exposer une feuille de gélatine dichromée sous un négatif photo, ce qui fait durcir les zones exposées sur une profondeur proportionnelle à la quantité de lumière reçue. La gélatine est ensuite plongée dans un bain qui dissout les parties non durcies afin d’obtenir un cliché en relief, lui-même contretypé sur une feuille de plomb, pour aboutir à une forme en creux. On y coule une gélatine liquide colorée avant de presser la forme sur du papier. Le résultat est d’une grande finesse, mais le procédé, qui s’apparente à un moulage, s’avère trop complexe et coûteux pour être adopté à grande échelle dans l’édition. Longtemps encore, journaux et revues s’en tiendront donc à la gravure traditionnelle pour imprimer des images, quitte à « recopier » des photos.
Frederic Ives (1856-1937) : La principale difficulté des procédés photomécaniques, c’est de parvenir à résoudre la question des dégradés. La photographie est une image à « tons continus », dont les dégradés sont fondus, tandis que les procédés d’impression courants ne peuvent reproduire que des points ou des traits. Les graveurs, quant à eux, utilisent des hachures, qui permettent de suggérer les ombres et les modelés et peuvent s’imprimer ; mais comment les appliquer à la photo ?
La solution sera trouvée grâce au tramage, une technique qui consiste à décomposer l’image en un réseau de points de taille et d’écartement variable. Le « ton continu » est ainsi rompu et fractionné en une série de « demi-tons ». À distance, cette trame de points crée pour l’œil humain l’illusion de multiples nuances de gris, permettant de simuler les dégradés.

La paternité du tramage ne peut être attribuée à un seul inventeur. Fox Talbot l’avait déjà expérimentée en prenant des photos à travers les mailles d’un voile de gaze, mais sans résultat concluant. À sa suite, l’idée est reprise par le Français Charles-Guillaume Petit, puis par l’Allemand Georg Meisenbach. Mais s’il faut retenir un nom, c’est plutôt celui de l’Américain Frederic Ives. Dans les années 1880-1890, il dépose plusieurs brevets qui vont permettre le développement d’un procédé photomécanique véritablement industriel. Ives utilise pour cela une trame quadrillée, gravée sur des plaques de verre interposées entre le négatif photo d’origine et une plaque photosensible. L’ensemble est exposé (« insolé ») pour obtenir une forme en relief, à la manière du gillotage. Grâce à ce « procédé Ives », la photo trouve pleinement sa place dans les journaux et revues, où elle supplante définitivement la gravure à partir des années 1900.



